Depuis la clôture triomphale de la Coupe du Monde 2026, organisée conjointement par les États-Unis, le Canada et le Mexique, un mot revient sans cesse dans la bouche du président de la FIFA : révolution. Gianni Infantino, réélu sans opposition et fort du succès commercial et populaire de cette édition historique à 48 équipes, ne cache plus ses ambitions. Expansion du Mondial, refonte du calendrier international, explosion des revenus, nouvelle Coupe du Monde des Clubs, stratégie de réélection pour 2027 : le patron du football mondial multiplie les annonces qui pourraient redessiner en profondeur le paysage du ballon rond pour la décennie à venir. Décryptage d’une transformation qui ne fait, semble-t-il, que commencer.

Une Coupe du Monde 2026 érigée en tremplin
Pour comprendre l’ampleur des projets d’Infantino, il faut d’abord revenir sur le bilan qu’il tire lui-même du Mondial nord-américain. Selon le dirigeant suisso-italien, cette édition restera dans les mémoires comme l’une des plus abouties de l’histoire de la compétition. Il évoque une capacité unique du football à rassembler le monde entier, et affirme que les critiques formulées pendant le tournoi ont occulté l’essentiel : la joie collective vécue par des millions de supporters.
Les chiffres, eux, parlent d’eux-mêmes. Le format inédit à 48 équipes a permis à des sélections peu habituées à la scène mondiale, comme le Cap-Vert ou Haïti, de se hisser jusqu’aux phases finales, offrant au passage des scénarios spectaculaires. La fréquentation des stades a dépassé celle des éditions 2018 et 2022 réunies, et plus de six milliards de personnes auraient suivi la compétition à travers la planète. Le ratio de buts marqués par rencontre serait même le meilleur enregistré depuis 56 ans. Pour Infantino, ce succès populaire et économique constitue la preuve que sa stratégie d’expansion continue, engagée depuis son arrivée à la tête de l’instance en 2016, était la bonne.
C’est précisément sur cette dynamique qu’il entend désormais capitaliser pour lancer une nouvelle phase de transformation du football mondial.
Vers une Coupe du Monde à 64 équipes ?
L’annonce qui a le plus fait parler ces dernières semaines concerne un possible nouvel élargissement du Mondial, cette fois à 64 équipes. Interrogé par la chaîne suisse Blue Sport peu après la fin du tournoi, Infantino a confirmé que le sujet serait examiné par les commissions compétentes de la FIFA dans les mois à venir. Sa ligne de défense reste la même que lors du passage de 32 à 48 équipes : donner sa chance à un maximum de nations, au-delà des seules puissances traditionnelles d’Europe et d’Amérique du Sud.
Un tel format représenterait un bouleversement majeur du calendrier international. Avec 64 sélections engagées, le tournoi pourrait comporter jusqu’à 128 rencontres, contre 104 lors de l’édition 2026. Certaines confédérations, comme la CONMEBOL sud-américaine ou la CONCACAF nord-américaine, se montrent plutôt favorables à cette évolution, qui accroîtrait mécaniquement leurs quotas de qualifiés et les retombées financières pour leurs fédérations membres. À l’inverse, l’UEFA, la confédération européenne, se montre nettement plus réservée : son président a qualifié publiquement l’idée de mauvaise piste, redoutant une dilution du niveau sportif et une surcharge encore accrue du calendrier des clubs.
Ce projet illustre une constante du mandat d’Infantino : une vision résolument mondialisée du football, pensée pour multiplier les marchés, les diffuseurs et les sponsors, quitte à heurter les intérêts des grandes ligues et fédérations européennes historiquement dominantes.
Une manne financière inédite pour développer le football
Derrière les discours sur l’inclusion et le rêve offert à chaque nation, la dimension économique occupe une place centrale dans la stratégie d’Infantino. Devant les représentants des associations membres de la FIFA, il a indiqué que les revenus tirés du cycle 2023-2026, porté par le Mondial nord-américain, devraient dépasser les 15 milliards de dollars. Une somme inédite, qui ouvrirait selon lui de nouvelles perspectives d’investissement pour le développement du football à travers le monde.
Concrètement, la FIFA prévoit de redistribuer 2,7 milliards de dollars entre ses 211 fédérations membres sur la période 2027-2030, dans le cadre du programme baptisé « FIFA Forward 4.0 ». Ce mécanisme de financement, déjà utilisé lors des cycles précédents, permet à l’institution de soutenir la construction d’infrastructures sportives et le développement des filières de formation dans les pays les moins dotés. Un budget de 6 milliards de dollars serait par ailleurs déjà provisionné pour l’organisation de la Coupe du Monde 2030, qui doit se dérouler sur trois continents à l’occasion du centenaire de la compétition.
Cette générosité affichée n’est pas sans arrière-pensée politique. Plusieurs observateurs du football international soulignent que ce système de redistribution masque aussi une logique électorale : les petites fédérations, largement dépendantes des subsides de la FIFA, ont structurellement intérêt à soutenir la reconduction du président en place lors des scrutins internes.
La Coupe du Monde des Clubs, autre pilier de la stratégie
L’expansion du football selon Infantino ne se limite pas aux sélections nationales. Le président de la FIFA a également porté la refonte complète de la Coupe du Monde des Clubs, longtemps restée un tournoi mineur disputé chaque année en fin de saison entre sept équipes issues des différentes confédérations. Après plusieurs reports liés notamment à la crise sanitaire mondiale, la compétition a finalement été relancée sous un format élargi à 32 équipes, disputé tous les quatre ans sur le modèle d’un véritable Mondial des clubs.
Cette réforme n’a pas été acceptée sans résistance. L’association européenne des clubs avait exprimé de vives réserves, invoquant la saturation du calendrier et l’absence d’accord préalable sur le calendrier international des matches. La FIFA a néanmoins maintenu le cap, considérant que l’instance avait la responsabilité de faire évoluer une offre de compétitions jugée trop figée face aux attentes commerciales des diffuseurs et des sponsors.
Pour Infantino, cette nouvelle Coupe du Monde des Clubs doit devenir un rendez-vous comparable au Mondial des sélections en termes de portée médiatique et économique, renforçant encore la centralité de la FIFA face aux ligues et compétitions continentales, à commencer par la Ligue des champions européenne.
Une réélection déjà largement assurée pour 2027
Sur le plan institutionnel, Gianni Infantino ne cache plus ses intentions pour la suite de son mandat. Lors du dernier Congrès de la FIFA, il a annoncé vouloir se représenter à la présidence en 2027, et affirme avoir déjà obtenu le soutien de plus de 200 associations membres sur les 211 que compte l’organisation. Une adhésion quasi unanime qui, si elle se confirme, lui garantirait une nouvelle élection sans réel adversaire, comme cela avait déjà été le cas lors de ses précédentes reconductions.
Cette longévité au sommet de l’instance interroge néanmoins une partie des observateurs. Les statuts de la FIFA limitent en principe la présidence à trois mandats consécutifs de quatre ans. Or Infantino a, par le passé, fait valoir que ses premières années à la tête de l’organisation, obtenues après une élection anticipée consécutive à la chute de son prédécesseur, ne devaient pas être comptabilisées comme un mandat complet. Une interprétation qui lui ouvrirait la voie, selon plusieurs analystes, à un maintien possible à la tête de la FIFA jusqu’en 2031, soit près de quinze années consécutives de présidence.
Les zones d’ombre d’une gouvernance controversée
Le parcours de Gianni Infantino à la tête de la FIFA reste indissociable de plusieurs polémiques. Sa gestion de l’attribution de la Coupe du Monde 2022 au Qatar avait notamment suscité de vives critiques concernant le respect des droits humains dans le pays hôte, critiques qu’il avait alors balayées en évoquant sa propre expérience de discrimination durant son enfance de fils d’immigrés italiens en Suisse.
Plus récemment, dans les semaines qui ont suivi la fin du Mondial 2026, Infantino a de nouveau réagi vivement aux critiques formulées par une partie de la presse et des observateurs sur l’organisation du tournoi. Dans un message diffusé sur ses réseaux sociaux et les plateformes officielles de la FIFA, il a estimé que certains commentateurs s’étaient laissé consumer par la critique, au point de perdre de vue la dimension festive et fédératrice de l’événement.
Cette tendance à minimiser les critiques structurelles, qu’il s’agisse des droits humains, de la gouvernance financière de l’institution ou de la concentration croissante des pouvoirs entre les mains du président, alimente depuis plusieurs années les inquiétudes d’associations de supporters, d’ONG et de certains dirigeants du football européen. La proximité affichée d’Infantino avec plusieurs chefs d’État, dont le président américain lors de l’organisation du Mondial 2026, a également nourri les interrogations sur l’indépendance réelle de la FIFA vis-à-vis des enjeux géopolitiques.
Vers un football toujours plus mondialisé et commercial
Au-delà des polémiques, la trajectoire tracée par Gianni Infantino dessine un football résolument tourné vers l’expansion continue : toujours plus d’équipes, toujours plus de matches, toujours plus de revenus et de nouveaux marchés à conquérir, notamment en Asie, en Afrique et dans les Caraïbes. Cette vision s’appuie sur un argument récurrent dans le discours du dirigeant : celui d’un football réellement mondial, qui ne serait plus l’apanage des seules puissances historiques européennes et sud-américaines.
Reste à savoir si cette course à la croissance pourra se poursuivre sans heurter davantage les grands championnats nationaux, les syndicats de joueurs qui alertent régulièrement sur la surcharge du calendrier, ou encore les instances continentales soucieuses de préserver leurs propres compétitions phares. La bataille autour du format à 64 équipes, tout comme l’avenir de la Coupe du Monde des Clubs, s’annonce à cet égard comme l’un des premiers grands tests de cette nouvelle étape voulue par Infantino pour transformer durablement le football mondial.

